Echanges entre le miroir et le bac à shampoing. N°1271
Écrit par admin sur 16 septembre 2026
Echange banal chez ma coiffeuse, dialogue sans enjeu majeur. Qui s’affranchit d’une quelconque « utilité ». Si ce n’est, pour elle, les bonnes relations avec la clientèle libre d’en faire ce qu’elle veut. Quand bien même on y apprendrait des faits – comme ce mardi, la bien triste nouvelle du décès de Catherine Ringer.
Où, de ces moult pages locales d’histoires orales en ce lieu, s’est constitué un noeud de réseaux dont La Chronique d’ici-même se devait un jour d’en faire part. Il le fallait bien.
Les vacances trouvent grâce. « Etes-vous partis en vacances? (…) Vos congés sont-ils pris? » Mais ce n’est pas le lieu de futilité non plus, ni tient du petit interrogatoire social, c’est un réservoir de récits de vie innombrables. L’on y visite nos souvenirs. Je vois dans le miroir que pour les autres clients et leurs coiffeuses, c’est similaire. Des bribes d’histoires, échanges entre le miroir et le bac à shampoing. Voire, pour faire patienter le client, à la façon dont on m’a proposé gentiment un verre d’eau.
Au delà du papotage, dans le fauteuil du salon j’abandonne ma tête à des mains d’une inconnue ou presque. « Vous voulez garder de la longueur? ». De tout temps rétif à la coupe-tif, assez méfiant je laisse volontairement un silence, ayant un faible congénital pour ce qui échappe à la domestication, et pose le regard sur ses gestes répétés.
La paire de ciseaux, le peigne, le blaireau, la main, rencontrent les résistances du matériau… Les cheveux ne sont pas une substance passive : ils poussent, s’emmêlent, tombent, résistent au peigne et répondent à la main. Elle me dit que le coiffeur ne leur impose pas simplement une forme ; il suit leurs lignes, leurs directions, leurs épaisseurs, leurs mouvements, et compose avec elles. La conversation se prolonge autour de ces indications et de la main qui travaille. Une coupe de cheveux n’est pas la fabrication d’un objet fini.
Je regarde la coiffeuse dans le miroir pendant qu’elle observe mes cheveux. Pris dans le même temps à mon propre reflet, donc exposé à mon propre regard. Qui ne se regarde pas regarder, il se dirige vers le fond de la pièce pour observer d’un oeil discret l’activité sur les autres postes de travail dont les miroirs me reflètent à leur tour. Lesquels grands miroirs se doublent de plus petits, les glaces, pour rendre compte de l’aspect détaillé de la coupe et susciter l’approbation du client.
Puis j’entends d’elle l’expérience vécue du monde du travail et la façon dont les individus tissent de la dignité au coeur des contradictions sociales. Elle est satisfaite cette année, elle a eu ses congés en août. Je sens en elle l’importance. Tout en contemplant mon identité en train de se métamorphoser, je l’écoute me parler de ses vacances en Dordogne sous une chaleur suffocante. Aujourd’hui, c’est retour à son salon sous néons.
Les cheveux témoignent du temps qui pousse, me dis-je. Une fois tombée au sol, la chevelure devenue pur déchet me renvoie à ma propre finitude. Piètre boussole.
C’est un mouvement improvisé où le fil des mots, parfois en élans joyeux et énergie vitale, se répond en même temps que le fil des cheveux se coupe. Durant ce temps, la coiffeuse s’adapte en continu à la texture des cheveux, au mouvement de la tête, aux réactions du client. Je vois ça dans le miroir chez des dames aux longs cheveux. La coiffeuse les prend délicatement dans sa main, et les laisse glisser entre ses doigts, comme pour les lisser en douceur. Je vois ces clientes regarder dans la glace et suivre le toucher des coiffeuses…
Cette façon de se parler de tout et de rien, cette causette imprévisible, ce lien gratuit à richesse relationnelle en cet îlot d’attention conjointe et bienveillante, reste encore l’une des micro-résistances à la virtualisation des rapports humains. Oui, oui!
Pour l’heure, en ce salon combourgeois comme ailleurs, ça tient mieux qu’un cheveux sur le crâne à Matthieu, tellement c’est profondément ancré qu’on pourrait penser que ça durerait toujours. Quoi qu’au risque d’être très tôt rasé à blanc par les machines algorithmiques adéquat à s’extraire de la « zone d’attention partagée » (le salon, la bande-son des conversations, le clic-clic des ciseaux,…). Qu’on amène avec soi et sort de sa poche, pour manipuler, seul dans sa bulle, des données sur une surface vitrée à basse réflectance.
Car voilà, elle est là… « La Solitude« .
D.D
Ce qui a été dit et écrit ici-même autour de l’ attention.