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A devenir fou. N°542

Écrit par sur 15 août 2012

Une visite de musées, la semaine dernière, très imprévue. A Amsterdam. Grâce aux amis Annette et Gérard, de Ploufragan. Présentation: « Nul autre endroit au monde ne concentre autant de toiles de Van Gogh » que le musée du même nom, le Van Gogh Museum. D’Amsterdam. J’en reviens. Pas de doute, le fonds du musée est costaud: « plus de 200 toiles, 500 dessins et 750 pièces manuscrites. D’où un éclairage complet sur la vie et l’oeuvre du peintre. Quelques chefs-d’oeuvre exposés: Des autoportraits, Les Tournesols, Les Mangeurs de Pommes de Terre, La Chambre de Van Gogh à Arles. »

Je m’éviterai le ridicule d’ajouter un commentaire après cent mille autres n’étant nullement qualifiés pour le faire. Tout a été dit. On sait tout. Sauf que…

Sauf que… j’y ai ressenti une grande émotion. Cette visite qui me marquera s’inscrivait à la suite de celle de Rembrandt en un autre musée de la ville, le Rijksmuseum. Les deux peintres se rejoignant quelque part car ils se placent l’un et l’autre hors de la Hollande, hors du temps.

Rembrandt appartenait au milieu d’Amsterdam. D’où une série de portraits qui répondaient à des commandes locales. Celles de riches bourgeois et hommes de pouvoir. Mais il s’en extrait. Pour rejoindre un autre espace-temps. Qui est celui du monde biblique. Rembrandt « s’évade d’une Hollande proprette, bourgeoise, rigoriste, anecdotique, amie de la musique de chambre, des meubles polis, des parloirs dallés, et rejoint la Bible, sa crasse lumineuse, sa bohème en guenille, sa pouillerie fulgurante. » (Henri Focillon, La Vie des formes). Il se « déterritorialise».

Même chose chez Van Gogh. La Bible aussi, dans sa lecture radicale (jeune, en Hollande, déjà mouton noir du protestantisme en patois local, il fut d’abord pasteur trop généreux envers les humbles, les démunis, les gens en souffrance, ce qui lui valu d’être viré comme un malpropre). S’ajoute la lecture de Zola et Balzac. Jeune, encore en Hollande, avec Les mangeurs de pommes de terre, Vincent Van Gogh, huile sur toile (1885) peint les prolétaires. Ceux qui ne possèdent pas de capital (ni de moyens de production) et doivent donc, pour subvenir à leurs besoins, avoir recours au travail dur et épuisant. Il les peint dans des tons sombres et lourds. Comme la terre qu’ils labourent. Pour mieux pointer leur vie sinistre pour qui le dîner consiste à manger des pommes de terre bouillies. De nos jours, on dirait d’un tel artiste qu’il est « engagé ». Porte-parole artistique des sans-voix, il veut témoigner d’une réalité dure mais profondément humaine.

Au sens social de l’engagement du peintre, ça équivaut encore de nos jours pour le visiteur, qui a la même disposition d’esprit, à brandir le poing et gueuler un retentissant « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! ». Célèbre formule jugée périmée par l’homo oeconomicus, jetée aux orties par dessus le marché, qui, encore, que je sache, peut reprendre du poil de la bête. D’ailleurs, il est grand temps. Mais je déborde (terme approprié quand on pense aux canaux d’Amsterdam).

Ni seulement coloriste formidable (bain de couleurs, bon à contrebalancer le ciel terne des pays-bas), ni patriotard pour un sous -c’est bien normal pour un exilé de l’étouffoir clérical, mais philosophe, sans doute. Quand il déclare que l’homme est la racine de tout (Vincent dit: les gens) et cet homme ne se trouve dans la vraie vie que s’il travaille dans la chair même plutôt que dans la couleur. « Dans ce sens qu’il vaudrait mieux fabriquer des enfants que de fabriquer des tableaux ou de faire des affaires, cependant on se sent vivre quand on y songe qu’on a des amis dans ceux qui eux non plus sont dans la vraie vie. » écrit-il. Et par ailleurs « Mais pendant la moisson – note Vincent – mon travail n’a pas été plus commode que celui des paysans qui font cette moisson eux-mêmes. Loin de m’en plaindre, c’est justement alors que dans la vie artistique quand bien même qu’elle ne soit pas la vraie, je me sens presqu’aussi heureux que je pourrais l’être dans l’idéal, la vraie vie. »

Sa préoccupation fut donc « la vraie vie ». Mais comment ? L’idéal. Représenté ainsi par l’instant fugitif de celui-ci. Si possible pétant de lumière. Jaune de préférence. Qui irradie. Et le fascine. C’est le soleil: « Un soleil est une lumière que faute de mieux je ne peux appeler que jaune, jaune soufre pâle, citron pâle, or… c’est si beau le jaune ! » [lettre à Théo]. Bon, rien de mieux que de prendre un exemple: les fleurs. De tournesols en particulier. Quand leur floraison est à son point culminant. En saisir vite la couleur. Ou des cerisiers en fleurs. Chopper là l’essentiel d’un jet. Et puis chez Van Gogh, dans toutes ses toiles il n’y a jamais d’ombre. Pas un poil. Rien à ternir la beauté solaire, l’exaltation astrale de ses toiles aux soleils ivres, aux tournesols tourmentés. Pas même d’ombre poétiquement portée.

C’est pourquoi -je suppose- qu’il peindra des choses assez ordinaires, des petites choses des gens de peu. Où la simplicité de la forme procède à une signification symbolique. A partir du terre-à-terre de la vie. Mais des choses de la vraie vie. Par exemple cette vieille paire de brodequins en cuir lourd. Qu’il sublime. Et tient à en représenter l’exacte vérité. Par sa palette de couleurs. Alors « un paysan qui me regarde dessiner un tronc d’arbre et travailler une heure durant sans bouger s’imagine que je suis fou et se moque de moi. Une petite dame qui fait la grimace devant un ouvrier vêtu de son costume de travail rapiécé, tout couvert de poussière et trempé de sueur, ne peut évidemment pas comprendre pourquoi on va s’enterrer dans le Borinage (…) Elle en conclut, elle aussi, que je suis fou. »

« Mon travail à moi, j’y risque ma vie et ma raison y a fondu à moitié » dira-t-il un jour. Question carrière, Van Gogh ne vendra qu’un seul tableau durant sa vie, la Vigne rouge, pour 400 francs. C’est-à-dire pas grand’chose! Reconnaissance zéro. A devenir fou. Bien de quoi s’entailler l’oreille. Pas étonnant qu’on le devienne, fou. Qualificatif passe-partout. Disons, ça fout le crâne de traviole. La preuve, le tableau Champ de blé aux corbeaux, sera peint deux jours avant sa mort. Merde, des corbeaux! Depuis plus rien.

Pas côté à la table des marchands, près de la moitié de l’oeuvre fut vendue, de nombreuses années après sa mort, par l’intermédiaire de brocanteurs. Des brocanteurs! Des gars du coin, marchands de quatre saisons auraient mieux convenus, question couleurs. Castoriadis disait de lui: « Entre 1860 et 1930 les grands créateurs se détachent de la société et s’opposent à elle. Ce qu’ils font est jugé subversif et (ou) incompréhensible – et eux-mêmes sont, la plupart du temps, des ennemis de l’ordre établi. C’est aussi l’époque où apparaît, comme type et non comme cas individuel, le génie incompris et l’artiste maudit. Van Gogh meurt dans le dénuement, quatre-vingts ans plus tard un de ses tableaux bat le record absolu de prix de vente d’un tableau. »

Bon, l’on sait qu’au grand casino de l’Art, les marchands du Temple se frotte toujours les mains. Boostés cette fois par les compagnies d’assurance et fonds de pension. Mais ce qui m’est apparu de fort sensible, durant cette visite, c’est chez cet homme sa faculté de sublimer et l’envie de chercher douleureusement la vérité. Définition étymologique: « est Sublime ce qui est placé très haut, au premier rang dans la hiérarchie des valeurs esthétiques, morales ou spirituelles, et suscite à ce titre l’admiration ou provoque une émotion ». Sublimer c’est coûteux pour l’individu. C’est pourquoi ce type d’individu se fait rare. On le sait grâce aux lettres qu’il n’a jamais cessé d’écrire à son frère Théo. Dont la part dans l’oeuvre du frangin est réduite à tort à peau de chagrin eu égard à la complicité des deux frères toute leur vie durant, leur amitié fraternelle. L’un est marchand d’art; l’autre bat la campagne, habité. On découvre dans ces 652 lettres comment Van Gogh en savait long sur les choses, sur la nature et sur la psychologie humaine.

Voire sur lui-même après, comme l’indiquerait ce qu’il déclarait ainsi à Théo: « Ne crois pas que les morts soient morts tant qu’il y aura des vivants, les morts vivront, les morts vivront! C’est comme cela que je sens la chose pas plus triste que cela ».

Une dernière chose. A la sortie du musée il m’est venu à l’esprit une sorte d’étonnement. Celui de n’avoir entendu ou vu aucun visiteur discutailler ou papillonner d’un tableau à l’autre. Ou courir au plus pressé. Mais plutôt avoir ressenti durant cette visite une forme de recueillement. Ou de respect envers cet homme, ce martyr visionnaire. Ou entre tous, sous le coup de l’admiration, il se communiquait une forme de gravité réservée aux héros, ce que nous sommes ni vous ni moi. Chaque visiteur respectant la vision de l’autre sur la toile, attendant son tour sans en masquer la vue -du moins au minimum. Pas de bousculade, du silence et de l’attention (dans ce lieu, l’usage d’appareils de photo est interdit, bonne chose). Pas l’air pressés, les visiteurs.

D’où ces questions… à devenir fou: qu’est-ce qui fait qu’on admire un type aussi singulier? Comment se fait-il que ce fut immédiatement après sa mort, que ces oeuvres aient été quasi unanimement, reconnues par la critique? Est-ce un saint laïc? Est-ce par remords (oreille coupée, solitude, suicide renvoient à sacrifice)? Comment se fait-il qu’un individu aussi fort singulier nous soit devenu autant familier, vu les queues interminables aux expositions, comme à Amsterdam la semaine dernière? Est-ce dû à la dramatique sacrificielle? Et à son caractère héroïque? Bref, un peu d’attention pour réparer les dégâts après être passés à côté de l’essentiel? Comment un pauvre bougre devient une icône? Comment passe-t-on d’un clochard céleste à un privilégié à titre posthume?

Paraît que tout a été dit. On sait tout. Y compris, qu’importe la critique, ce que nous raconte Régis Debray: « Delacroix, Manet, Pissaro, Gauguin, Van Gogh, Dubuffet ont déplu. Et s’ils n’avaient pas déplu, ils ne seraient pas devenus des « génies » hors d’atteinte et de prix. » (Vie et mort de l’image, Une histoire du regard en occident). Sauf que…

Sauf que… Antonin Artaud qualifia jadis Vincent Van Gogh de « suicidé de la société ». En raison de sa douloureuse existence de peintre mal aimé et sans le sou. D’où cette dernière question (dans le droit fil de la sensibilité sociale de Vincent): cette formule de « suicidé de la société » ne s’applique-t-elle plus seulement, désormais, aux artistes maudits mais aussi à présent, à cette nouvelle catégorie de pauvres, toutes professions confondues?

D.D


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