« A travers la tech » avec Baudrillard & Damasio. N°1238
Écrit par admin sur 4 février 2026
Dans son ouvrage qui vient d’être re-publié « Vallée du silicium » dont l’un des chapitres s’affiche ainsi : « Le problème à quatre corps – Sur l’avenir de notre santé, le corps, le décoras & le raccords … et quelques autres encore », Alain Damasio l’entame par une première citation du philosophe et sociologue inclassable, Jean Baudrillard, tirée de son livre Amérique :
« Rien n’évoque plus la fin du monde qu’un homme qui court seul droit devant lui sur une plage, enveloppé dans la tonalité de son Walkman, muré dans le sacrifice solitaire de son énergie, indifférent même à une catastrophe puisqu’il n’attende plus sa destruction que de lui-même, que d’épuiser l’énergie d’un corps inutile à ses propres yeux . »
Tant qu’il est, il enchaîne par celle-ci : « Partout le mirage du corps est extraordinaire. C’est le seul objet sur lequel se concentrer, non comme source de plaisir, mais comme objet de sollicitude éperdue, dans la hantise de la défaillance et de la contre-performance, signe et anticipation de la mort, à laquelle personne ne sait plus donner d’autres sens que celui de sa prévention perpétuelle. Car le corps qui se pose la question de son existence est déjà à moitié mort, et son culte actuel (…) est une préoccupation funèbre ».
Pour une fois, le fait qu’un auteur comme Damasio pense à rendre hommage à ce haut visionnaire – qui a prédit l’intelligence artificielle, trente ans avant ChatGPT- survient : « Baudrillard est un génie et je suis obligé de me battre avec mon éditrice pour ne pas en proposer des citations longues comme un jour sans pain. Il faudrait citer tout son opus Amérique, (…) le lire pour réaliser qu’il avait quarante ans d’avance et qu’il attendait en stoppeur sur la route que l’intelligence contemporaine vienne enfin lui offrir une bière. »
Où l’on saisit de nouveau avec Baudrillard ce qui s’y déploie de nos jours aux quatre coins des villes – à ce moment-là où cela fut écrit au commencement des années 80, cela apparaissait invraisemblable : « Le corps est choyé dans la certitude perverse de son inutilité », « cet équilibre hormonal, vasculaire et diététique obsessionnel où on veut l’enfermer, cet exorcisme de la forme et de l’hygiène », « le corps est un scénario dont la curieuse mélopée hygiéniste court parmi les innombrables studios de reculturation, de musculation, de stimulation et de simulation (…), et qui décrivent une obsession collective asexuée ».
« Car la tech, à l’évidence, nous a en partie coupées de nos corps. De sorte que chercher à se le réapproprier à travers la tech sonne paradoxal. Et pourtant, n’est-ce pas à elle que beaucoup d’urbaines demandent des nouvelles de notre corps, qu’elle nous renseigne sur notre santé et notre forme. C’est grâce aux capteurs que le corps fait signe, littéralement, et revient vers nous. Fausse piste ? Façon, encore, de se fondre dans le décorps pour ne produire qu’un corps mort sur une humanité à quai, où vient s’enrouler l’amarre lumineuse de l’information ? » s’interroge Alain Damasio.
Par bonheur, l’un et l’autre, fins observateurs des corps en cette période de mue et d’atrophie cérébrale (I.A) et maîtres de l’anticipation politique en situations paradoxales, Baudrillard comme Damasio – lire sur Lieux-dits.eu ici & là- , eh bien ces deux là à la marge des institutions académiques, continuent à nous vitaliser l’esprit d’arrache-pied à travers leur approche de la tech qui va au-delà de ce qu’on croit savoir, fait signe vers ce qui n’est pas vraiment vu. Jean Baudrillard affirmait que » Le réel n’a jamais intéressé personne . »
D.D
Ce qui a été dit et écrit ici-même autour d’Alain Damasio et de Jean Baudrillard. Ainsi qu’autour de l’I.A.