Etre dans son droit. N°1278
Écrit par admin sur 4 novembre 2026
Tout en marchant dans la rue, l’objet de nos propos tient du hasard qui s’introduit au milieu d’existences, des retrouvailles heureuses d’anciens proches, collègues de travail, etc., ou la rencontre d’interlocuteur.e.s de circonstance, d’amitiés naissantes. Et des informations venues de leur regard.
Où des histoires individuelles s’agrègent pour former une voix collective. Qui plus est, celle-ci s’est considérablement rajeunie. Ils ont réveillé tout le pays ! Irrésistiblement lucides, réfractaires et combatifs, tous ces jeunes au sérieux lumineux.
En cette belle journée du 31 octobre, à Rennes – après celle du 17 octobre, à relire ici-, ainsi nous marchions de concert intergénérationnel, du Mail F. Mitterrand et l’esplanade C. De Gaulle, en se parlant. Pour un parcours à dimension symbolique et républicaine forte, négocié in extremis entre préfecture et organisations syndicales. Nous savions pourquoi nous étions là, contre ce mépris et cette dangereuse pente glissante vers l’autoritarisme.
C’était un trajet entre deux lieux qui n’avait rien d’un simple parcours, nous étions encore pas moins de 20 à 25 000 pour que les choses cessent à “aller ainsi”. C’était une marche peu attentive à tous les détails le long des boulevards, mais intégrante les aspects acoustiques de l’immense parole partagée et le plaisir d’être ensemble. Ce qui comptait : être conscients de vivre un moment historique et grave. De visu cette foule, mobilisation après mobilisation, s’est assurément solidifiée.
Vu que s’y ressent une respiration poétique et politique de l’espace urbain. En chemin, il m’est revenu en tête ce que disait en son temps le philosophe Jean-Paul Dollé qui l’appelait la « passion de l’urbanité » face à la marchandisation et à la fermeture des espaces. Le désir de liberté où la foule donne un sens nouveau et partagé aux pierres et au bitume. Mieux même, il aurait vu ces mobilisations comme un cri de résistance face au « territoire du rien » – l’espace marchandisé, fonctionnel et muséifié. Réaffirmant le rôle de la ville comme le lieu par excellence de la rencontre avec « l’Autre », de l’imprévu et de l’émancipation politique.
Temps réel ou autre temps : quand les moyens de subsistance et les infrastructures éducatives ou urbaines ne permettent plus de « tisser » sereinement son existence; de cela, en observateur avisé Dollé aurait compris cette protestation comme l’affirmation d’un besoin de ré-habiter le monde. Car bloquer un lycée ou occuper la rue, ce n’est pas seulement « s’arrêter », c’est occuper l’espace par le corps. Et la manifestation est une marche collective qui re-trace la ville. Là où les pancartes, les rassemblements et les assemblées sont de véritables actes d’assemblage dans lesquels l’action collective n’est pas appliquée d’en haut, mais émerge du faire ensemble.
Ne négliger la voix « contre la vie chère », cet autre objet de mobilisation. Ce n’est pas simplement une donnée statistique ou une courbe d’inflation. C’est le cri de ceux que l’on a rendus invisibles. Ou qui ne sont regardés avec respect. C’est leur expérience directe d’un environnement qui se ferme, où les lignes de vie (se loger, se nourrir, se déplacer, étudier) deviennent cassantes ou impraticables. Et quand la parole circule horizontalement, en prime elle dissipe la solitude urbaine et l’atomisation sociale. Mieux même, elle prouve que l’altérité n’est plus une menace, mais une source de réconfort et de stimulation.
Etre dans son droit. Des pieds à l’acuité des regards, tout dans ces organisations collectives exprime un vitalisme politique : la reconquête par la jeunesse et le corps social de leur capacité à faire résonner ensemble leurs expériences de vie face à un système perçu comme totalement enfermé dans son monde techno-capitaliste.
Au fil des pas… cette joie devient une « joie résistante ». C’est une joie grave, lucide, qui naît précisément du partage d’un poids. Et de surcroît, à savoir que l’on est ensemble face à l’angoisse ou à la colère, et que ça transforme la lourdeur de l’isolement en une force collective légère et agissante.
Ce que Spinoza nomme la joie active – cette affection qui augmente notre puissance d’agir et défait la sidération ou la peur.
Quand commence le temps et où finit l’espace ? C’est pourquoi, à un moment, d’un plot routier je me hissai sur la pointe des pieds pour, dans le lointain, en apercevoir une nouvelle fois la persistance face à ceux qui voudraient l’annuler ou l’aseptiser. Ce « moment historique grave » dont les participants ont conscience n’est pas seulement subi : il est agi, parlé, partagé d’un bout à l’autre du cortège. Qui devient une chair, une voix et un corps social en mouvement qui cherche à respirer dans un monde saturé de simulacres et d’injonctions économiques. Et, pour ne rien arranger, voilà encore : les discours racistes aux conséquences meurtrières.
Temps de se remettre en route et ma compagne de marche me demanda si j’avais vu le film « Notre salut » qui, m’a-t-elle dit, montre à quel point il est facile de s’accommoder du pire. La voix qui s’exprimait en elle avait les intonations d’objectivité face à un constat fondé sur les pratiques managériales en son milieu professionnel d’aide à l’enfance en difficulté.
C’est justement de ce film dont parlait l’historien Patrick Boucheron, dans son entretien à Libération du même jour, que je tenais dans ma poche, titré « Notre situation historique n’est pas pré-révolutionnaire, mais pré-autoritaire «. En le qualifiant » comme le film de notre temps. Il filme comme au futur antérieur des personnages aveuglés par l’histoire, pris dans ses phares, qui glissent vers l’acceptation du pire parce qu’ils le croient inéluctable.
C’est cette catastrophe au ralenti dont parle Walter Benjamin : «Que les choses continuent à “aller ainsi”, voilà la catastrophe.» Et tout cela entraînée par une bande-son qui nous fait éprouver physiquement la séduction de la tyrannie. Voilà la pente. Y contrevenir est un devoir, et encore une fois, c’est le mouvement de la jeunesse qui perce cette heure grise d’une heureuse clarté rappelant que rien n’est écrit d’avance. »
Telle n’était pas l’intention ici. Mais à tout ça, une chaude sensation amène La Chronique d’ici-même à saluer une bonne surprise : le contre-feu démocrate à l’embrasement généralisé, un temps perçu inarrêtable, du trumpisme.
D.D
Ce qui a été dit et écrit ici-même autour de Spinoza, et de Jean-Paul Dollé.