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Yvon le Men, « La Bretagne sans permis. » N°993

Écrit par sur 19 mai 2021

On ralentit
on ralentit

on accélère
on accélère

avant de se jeter
pieds au plancher sur la grand-route
par le rond-point

mais là
se demande-t-on
ensemble
tous ensemble

a-t-on le droit d’être là?

Yvon le Men, écrivain et poète, La Bretagne sans permis – pg 107

Voici ci-dessus un fragment du dernier livre La Bretagne sans permis d’Yvon le Men. L’auteur, cela se sent, s’amuse comme un gosse à parcourir les petites routes du Kreiz Breizh en voiture sans permis (VSP). Connaissant un peu ce « pays de collines, de bois et de rivières », j’imagine facilement qu’à deux gaillards quoique peu corpulents dans pareille limousine, ça ne doit pas être de la tarte… « aux pommes ». D’autant quand les cyclistes te doublent. Et quand derrière leur clôture, même les vaches plaisantent comme des folles à voir ces passants à moteur si peu pressés.

N’empêche que quand ça roule (parfois dans la pente, 60km/h!), ça roule. N’empêche que c’est l’unique mécanique de locomotion de son chauffeur et ami Alexis. N’empêche qu’à n’avoir d’horizon ce que la VSP peut te donner, et ne connaître du monde que par le déplacement à petite vitesse… ça mérite le respect. Et une belle histoire. Malgré tout.

Quoi ? Dans la start-up nation où « le travail n’attend pas », pareil encombrement sur voies publiques, mais voyons comment est-ce encore permis ?

Dans la distribution symbolique des positions, qu’elle soit rassurée celle-ci, elle n’en sortira pas décoiffée de La Bretagne sans permis. Dont le propos est à l’abri de tout souci égalitaire. Dommage. Et du coup méfiance. Introduites selon les mêmes procédures répétitives façon jingle par le titre « teuf teuf teuf « , s’enchaînent ainsi les anecdotes cocasses, burlesques, avec pour toile de fond irréductible le déclassement social ressenti. Et la souffrance que ça produit pour celui qui, comme Alexis, vit « A neuf kilomètres de la première baguette ». Alors peut-être retrouvons-nous trop chez l’auteur, la posture Etonnant-voyageur, cette fois-ci au pays des pauvres à voiturette et de leur monde à petite vitesse. N’y voir ceci-dit aucun mépris venant de Le Men, natif comme Michel Le Bris, de la même condition de précarité ouvrière.

Ne voyez ici nul grief à l’égard du poète, mais néanmoins je ressens quelque chose de gênant. Parce que la VSP, ce truc pratique qui soulage l’existence, est le seul moyen de déplacement de son ami Alexis qui, pour satisfaire la création littéraire, le trimballe de visite en visite, de lieux en endroits pour le moins anecdotiques, apparemment dérisoires, mais dont il est peut être fier de montrer. Car après tout c’est son pays. Pas anecdotique. Bref, pas sûr que l’amusement soit le même pour le chauffeur, mais nous ne le saurons pas. L’ami Alexis n’a pas la parole.

Puis le récit de ce périple à mouvement lent contrariant l’ordre normal du temps qu’impose la start-up nation, rencontre les grandes figures tutélaires de l’auteur, des monuments de la scène culturelle 100% bretonne, dans l’ombre portée dudit « revival breton  » des années 70.

Les écrivains disparus, Michel Le Bris et Xavier Grall, Jean Malrieu, son « père » littéraire, le chanteur traditionnel Yann-Fanch Kemener, grande voix de la gwerz et du kan-ha-diska, voire moins attendue de l’ancien maire (qui lui est toujours debout) de Silfiac qui cherche à « rapatrier le tumulus (volé) dans sa terre natale, à Silfiac ». Le Men leur dresse à la fois le portrait et insiste sur sa présence parmi eux. Le temps passant, Yvon vit avec ses fantômes. Bien sûr, il n’est pas le seul, fort heureusement. Certes, le poème ne se tourne pas vers la constellation céleste. Il n’y a que des vivants et des morts, et les morts encore bien présents.

Le titre pour être accrocheur La Bretagne sans permis aurait pu s’ouvrir à d’autres horizons… sans permission. Avec ces deux corps de seniors bien portants engagés dans des situations concrètes, du Prix Goncourt de la poésie 2019 l’on aurait pu s’attendre à plus de souffle dans les montées du Kreiz Breizh. Voilà… ça reste « teuf teuf teuf  » ! Quoique leur voyage ne ressemble ni à une fuite ni à une quête, rien de biblique ni de métaphysique, plutôt à une façon d’être « à leur aise », heureux comme des gamins qui se sont jetés à l’eau du bain d’une oeuvre poétique qui va de Silfiac à l’île de Batz.

Mais, quel est cet homme, cet énigmatique qui use peu de la parole à 35 km/h de moyenne ? Eh bien, c’est à cette question complexe que répond le dernier portrait au chapitre final du roman d’aventures. Ou bien, à défaut, le programme de l’édition prochaine- ça se passe en vidéo !- du festival des Etonnants-voyageurs : Alexis Gloaguen, « poète-philosophe (…) Poète des confins », invité pour son livre Écrits de nature, Tome III.

Bien qu’il soit un « homme de la ville », Gloaguen réside à Silfiac dans une demeure  » bâtie en pierre de taille, de granit. Elle durera aussi longtemps que le pays dans lequel elle s’est plantée (…) Au bout du bout du centre de la Bretagne ». Mais voici que subitement ma pensée dérive. Permettez cette parenthèse amicale, car cette description me renvoie à un artiste peintre breton de talent. Voisin de celui-là à quelques encablures de VSP. Qui, du Japon, est venu s’échouer dans une bâtisse à tout point identique. Au confin du monde. Pareil, tout comme. Par contre, son arrivée remonte à bien plus longtemps.

Attiré alors par ledit « revival breton « , dont faut-il le rappeler, Yvon Le Men en était l’un des chantres. Et par le bleu caractéristique, ciel, pluie, sol de granit. « Autour, des arbres et des arbres immenses et vieux et des champs et des bois. Puis une route qui n’en finit pas jusqu’au premier café. » Pensons ici à la façon dont ces nouvelles sensibilités de ces années-là, celles portées par les Xavier Grall, Le Bris, Le Men jeune, ont contribué à nourrir des formes de sensibilité et manières de faire communauté, à l’écart… de « la grand-route par le rond-point. »

Voilà…

« Voilà, comme dit souvent Alexis à la fin de ses phrases. Vois là des livres, des paysages à mettre sous tous les yeux et qui disent l’harmonie, malgré tout, du monde, de nos mondes lisibles le coeur nu et par notre amitié trimballée, voyagée, partagée en VSP sur les routes de l’Extrême-Occident. »

D.D

A cette occasion, retrouvons notre entretien avec Yvon Le Men, à écouter ici.

Ce qui a été dit et écrit ici-même autour du Kreiz Breizh.


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