Capture d’écran 2017-06-27 à 06.56.06Pour le célèbre botaniste français Francis Hallé, le livre Dialogue de l’arbre de Paul Valéry est le plus beau texte qui existe sur les arbres : à lire ici.

arbreMais ce jour l’arbre m’amène à Rémi Fraisse par cette pancarte « Rémi, notre frère d’arbre » fièrement brandie à sa mémoire.

Près de trois ans après la mort du jeune manifestant, tué à Sivens par une grenade offensive lancée par un gendarme mobile, le réquisitoire du procureur vient d’être rendu public. Pour lui, il n’y a eu ni «violation manifestement délibérée d’une obligation de prudence ou de sécurité», ni «faute caractérisée exposant autrui à un risque d’une particulière gravité» de la part du gendarme qui a lancé la grenade. Un réquisitoire qui, soulignant le « climat quasi insurrectionnel » dans lequel les gendarmes « harcelés » ont mené une opération de maintien de l’ordre « extrêmement difficile », vise à dédouaner gendarmes et représentants de l’Etat en requérant un « non-lieu ».

Mais il y a un autre point de vue – comme l’indique ce rappel des faits, à lire ici et .
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Observons à raison ce qu’écrivait à ce propos Edgar Morin, Sociologue et philosophe.

« Remi Fraisse, victime d’une guerre de civilisation.

« A l’image d’Astérix défendant un petit bout périphérique de Bretagne face à un immense empire, les opposants au barrage de Sivens semblent mener une résistance dérisoire à une énorme machine bulldozerisante qui ravage la planète animée par la soif effrénée du gain. Ils luttent pour garder un territoire vivant, empêcher la machine d’installer l’agriculture industrialisée du maïs, conserver leur terroir, leur zone boisée, sauver une oasis alors que se déchaîne la désertification monoculturelle avec ses engrais tueurs de sols, tueurs de vie, où plus un ver de terre ne se tortille ou plus un oiseau ne chante.

Cette machine croit détruire un passé arriéré, elle détruit par contre une alternative humaine d’avenir. Elle a détruit la paysannerie, l’exploitation fermière à dimension humaine. Elle veut répandre partout l’agriculture et l’élevage à grande échelle. Elle veut empêcher l’agro-écologie pionnière. Elle a la bénédiction de l’Etat, du gouvernement, de la classe politique. Elle ne sait pas que l’agro-écologie crée les premiers bourgeons d’un futur social qui veut naître, elle ne sait pas que les « écolos » défendent le « vouloir vivre ensemble ».

Elle ne sait pas que les îlots de résistance sont des îlots d’espérance. Les tenants de l’économie libérale, de l’entreprise über alles, de la compétitivité, de l’hyper-rentabilité, se croient réalistes alors que le calcul qui est leur instrument de connaissance les aveugle sur les vraies et incalculables réalités des vies humaines, joie, peine, bonheur, malheur, amour et amitié.

Le caractère abstrait, anonyme et anonymisant de cette machine énorme, lourdement armée pour défendre son barrage, a déclenché le meurtre d’un jeune homme bien concret, bien pacifique, animé par le respect de la vie et l’aspiration à une autre vie.

Nouvel avenir

A part les violents se disant anarchistes, enragés et inconscients saboteurs, les protestataires, habitants locaux et écologistes venus de diverses régions de France, étaient, en résistant à l’énorme machine, les porteurs et porteuses d’un nouvel avenir.

Le problème du barrage de Sivens est apparemment mineur, local. Mais par l’entêtement à vouloir imposer ce barrage sans tenir compte des réserves et critiques, par l’entêtement de l’Etat à vouloir le défendre par ses forces armées, allant jusqu’à utiliser les grenades, par l’entêtement des opposants de la cause du barrage dans une petite vallée d’une petite région, la guerre du barrage de Sivens est devenue le symbole et le microcosme de la vraie guerre de civilisation qui se mène dans le pays et plus largement sur la planète.

L’eau, qui, comme le soleil, était un bien commun à tous les humains, est devenue objet marchand sur notre planète. Les eaux sont appropriées et captées par des puissances financières et/ou colonisatrices, dérobées aux communautés locales pour bénéficier à des multinationales agricoles ou minières. Partout, au Brésil, au Pérou, au Canada, en Chine… les indigènes et régionaux sont dépouillés de leurs eaux et de leurs terres par la machine infernale, le bulldozer nommé croissance.

Dans le Tarn, une majorité d’élus, aveuglée par la vulgate économique des possédants adoptée par le gouvernement, croient œuvrer pour la prospérité de leur territoire sans savoir qu’ils contribuent à sa désertification humaine et biologique. Et il est accablant que le gouvernement puisse aujourd’hui combattre avec une détermination impavide une juste rébellion de bonnes volontés issue de la société civile.

Pire, il a fait silence officiel embarrassé sur la mort d’un jeune homme de 21 ans, amoureux de la vie, communiste candide, solidaire des victimes de la terrible machine, venu en témoin et non en combattant. Quoi, pas une émotion, pas un désarroi ? Il faut attendre une semaine l’oraison funèbre du président de la République pour lui laisser choisir des mots bien mesurés et équilibrés alors que la force de la machine est démesurée et que la situation est déséquilibrée en défaveur des lésés et des victimes.

Ce ne sont pas les lancers de pavés et les ­vitres brisées qui exprimeront la cause non violente de la civilisation écologisée dont la mort de Rémi Fraisse est devenue le ­symbole, l’emblème et le martyre. C’est avec une grande prise de conscience, capable de relier toutes les initiatives alternatives au productivisme aveugle, qu’un véritable hommage peut être rendu à Rémi Fraisse. » (Le Monde – 4 novembre 2014)

p1030829Observons à raison maintenant ce qu’il en est aujourd’hui dudit « maintien de l’ordre »: l’interdiction des grenades offensives est effective depuis le 12 mai 2017… Et le 1er juillet 2016, le tribunal administratif de Toulouse a rendu ses décisions sur le projet du barrage de Sivens. La justice a annulé trois arrêtés fondateurs dont la déclaration d’utilité publique. Les travaux engagés étaient donc totalement illégaux. Rémi Fraisse a été tué sur le lieu d’un projet de barrage illégal.

Alors à « Notre frère d’arbre », cet extrait du poème de Valéry :

« TITYRE
Tu dis que la Plante médite ?
LUCRÈCE
Je dis que si quelqu’un médite au monde, c’est la Plante.
TITYRE
Médite ?… Peut-être de ce mot le sens m’est-il obscur ?
LUCRÈCE
Ne t’en inquiète point. Le manque d’un seul mot fait mieux vivre une phrase : elle s’ouvre plus vaste et propose à l’esprit d’être un peu plus esprit pour combler la lacune.
TITYRE
Je ne suis pas si fort… Je ne sais concevoir qu’une plante médite.
LUCRÈCE
Pâtre, ce que tu vois d’un arbuste ou d’un arbre, ce n’est que le dehors et que l’instant offerts à l’œil indifférent qui ne fait qu’effleurer la surface du monde. Mais la plante présente aux yeux spirituels non point un simple objet de vie humble et passive, mais un étrange vœu de trame universelle. »

Paul Valéry, Dialogue de l’arbre (pg 42).

D.D

Ce qui a été dit et écrit ici-même autour du climat et de l’ arbre.