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Gilles Clément, »Le champ est devenu dangereux, ce que nous avons planté est plein de poisons ». N°970

Écrit par sur 9 décembre 2020

Dès que nous commençons à connaître la nature, nous la protégeons immédiatement. La chose la plus importante aujourd’hui est que les jeunes apprennent ce qu’est la nature afin qu’ils sachent où nous vivons réellement, et non dans un monde virtuel ».

Gilles Clément, jardinier, paysagiste, botaniste, entomologiste et essayiste – Entretien à El Païs, le 25 nov.

Il écrit, jardine et transmet. En déconstruisant les modes de pensée, sans agressivité et sans prétention. Nourri par le vivant, Gilles Clément sait que, au final, le vivant l’emportera. Pour ce faire, il aime et cherche à transmettre son expérience. En se livrant plus intimement dans ce « Je chemine … avec Gilles Clément », en bon pédagogue, en fait il nous questionne. Car il enseigne l’étonnement, la curiosité, l’observation du vivant.

« Il est important de redécouvrir les connaissances du vivant, dit-il. Les bases de celles-ci n’existent plus. Le discours a été décalé vers la génétique, la microbiologie, des matières très intéressantes au demeurant. Toutefois, en route on en a oublié de savoir où l’on est, de façon à faire avec la nature et pas contre. »

« Je suis avant tout jardinier. J’ai suivi une formation de paysagiste, et le paysagiste est un peu un architecte, (…) il construit quelque chose dans l’espace. Si je dis que je suis un jardinier, c’est parce que je préfère parler du vivant que de la construction ». « Les plantes, les arbres, se transforment dans le temps, ils évoluent, ils prennent des dimensions que nous n’avons pas prévues. (…) Je préfère étudier ce qui est imprévu. » (…) « J’ai choisi ce métier parce que les autres métiers ne me paraissaient pas bons pour moi. Quand je suis arrivé en seconde, il y avait des cours de science naturelle, et là j’avais de bons résultats. Ma professeure m’a dit : Il y a un métier qui existe, c’est le métier de paysagiste. Je me suis dit : c’est ça qu’il me faut. À partir de ce moment-là, j’ai eu de bonnes notes partout, mais j’avais déjà redoublé trois fois. Avant, je ne savais pas pourquoi on me faisait travailler. Quand on sait où on va et pourquoi on fait ce qu’on fait, ça ne pose plus de problème. On devient excellent. »

Ainsi se décrit-il dans cette suite d’entretiens qui composent sa biographie. Et qui, en cheminant, nous amènent à comprendre comment se sont forgés ses concepts – « ou constats », dit-il- magnifiques dont il est l’auteur: « jardin planétaire », « jardin en mouvement » et « tiers-paysage ».

Il se décrit, du moins le tente-t-il, sachant qu’il ne sait pas encore vraiment qui il est. Lui, l’avoue. Et égrène gens, lieux, toutes choses botaniquement intéressantes, et s’ouvre sur son travail au cours duquel la connaissance et l’émerveillement marchent de concert. « On est sans cesse en train de changer, on se transforme nous-même », dit-il, revivifiant-là la théorie oubliée du zoologiste français Lamarck contre Darwin.

Ces entretiens sont, entre plantes locales et nomades, une mise à nu d’un personnage rare, poète précis dans les mots, qui ouvre un champ nouveau de la philosophie: la compréhension de la vie par le constat de découvrir tous les jours dans la nature quelque chose de nouveau.

Dans un contexte caractérisé tout à la fois par l’emprise croissante des technologies dans nos vies et par ceci et par cela où seuls les chasseurs sont libres de circuler sans contraintes de confinement pour tuer et détruire le vivant – y compris avec victimes humaines dans l’indifférence publique-, les questions que soulève Gilles Clément sont d’importance.

Puisqu’il s’agit de défendre « La cause du vivant, de la vie en général. » Suivons à la trace ce paysagiste-jardinier, poète-philosophe, pour qui la maîtrise de la nature est une illusion, car la nature transforme et invente sans arrêt. Dit-il dans la douceur de sa voix. Comme en témoignent les entretiens qu’il nous a accordé, à écouter ici & .

Ainsi que cet autre extrait d’entretien – à lire ci-dessous-, cette fois accordé au grand quotidien espagnol El Païs, publié le 25 novembre.

D.D

 » Je les protège toutes. Les bonnes et les mauvaises, mais je n’utilise jamais le mot « mauvaise herbe ». Chacun a son rôle.

El.Païs: Vous protégez tout. Les moustiques ne vous dérangent pas ?

Oui. Je crois que c’est le seul insecte que je tue. Mais je cherche des moyens de les éviter. Les chauves-souris les mangent. Ce sont des insecticides naturels. Tous les animaux doivent être protégés car, ensemble, ils régulent la nature et maintiennent l’équilibre.

E.P: Votre « tiers-paysage » est plus éthique qu’esthétique.

Il est éthique et esthétique. Ce sont des lieux sans fonction : les bords de route, par exemple. Mais ils sont le refuge de la diversité. La libre coexistence de nombreuses espèces nécessite une culture plus humanisée. Nous sommes habitués à admirer l’ordre dans un jardin et c’est une imposition. La beauté d’un jardin en mouvement est la liberté des plantes. C’est comme si, lorsque vous allez dans une forêt, vous cherchiez plus de vérité que d’ordre. Les vestiges que j’appelle « tiers-paysage » sont des bastions car parmi les déshérités, la diversité de la nature est préservée.

E.P: La même chose se passe-t-elle dans la société ?

Humain ? Oui, je n’y avais pas pensé, mais oui : la survie rend tout égal.

E.P: N’y a-t-il pas de nature vierge ?

Elle existe dans les rêves. Quand on parle des Amérindiens, on sait que la forêt qui semble naturelle et sauvage ne l’est pas vraiment. Il existe des plantes traitées. Ils ne perturbent pas le sol, ce qui est très astucieux.

E.P: Pourquoi ?

Car sous les climats tropicaux, la pluie tombe abondamment et l’eau monte avec l’évaporation de la chaleur du soleil et vole les minéraux. Le sol se solidifie et cette couche dure retient les minéraux, elle retient la vie.

E.P: Le sol ne devrait-il pas être perturbé ? Nous le faisons tous lorsque nous entretenons un jardin !

C’est stupide. Mais 10 ou 15 centimètres, ce n’est rien. Les machines qui vont en profondeur sont celles qui endommagent l’écosystème.

E.P: L’aménagement paysager est-il un art, une éthique, une industrie ?

Ce ne devrait pas être une industrie, bien que de nombreux jardins soient entretenus avec des machines qui soufflent sur l’herbe pour ramasser les feuilles et sécher le substrat, tuant ainsi la vie.

E.P: Serait-il préférable de laisser les feuilles derrière soi ?

C’est un engrais naturel.

E.P: Et si on dérape ? Vous avez 77 ans…

Nous les enlevons du chemin et apprenons à marcher prudemment..

E.P: Vous êtes en faveur les bonsaïs ?

En faveur en Chine ou au Japon, parce que là, ceux qui s’occupent d’eux connaissent le sens de l’attention. Pour eux, elles correspondent à une cosmogonie, une façon de voir le monde qui place les esprits au sommet des montagnes et les hommes au pied. C’est une culture. Mais ce sont des paysages importés. Quand on fabrique un bonsaï, on le transforme en objet, en décoration. Voir un bonsaï dans une maison européenne ne m’intéresse pas beaucoup.

E.P: Vous ne serez pas non plus intéressé par l’herbe.

Nooon.

E.P: Mais si vous ne coupez pas l’herbe, elle se dessèche.

Qu’avez-vous contre l’herbe sèche ? Au Japon, ils en plantent une qui jaunit en hiver et qui contraste avec le vert des arbres. La meilleure chose dans la nature, c’est quand tout – le biologique, l’esthétique et le symbolique – a un sens. En Californie, ils ne supportent pas les changements de couleur que produisent les saisons. Il y a des entreprises qui peignent leurs pelouses en vert. Ensuite, vous allez voir le changement de couleur des feuilles en Nouvelle-Angleterre. Nous sommes fous.

E.P: Le marché aux fleurs est également préjudiciable à la diversité.

Elle a réduit considérablement les espèces pour que les plus résistantes vivent.

E.P: Vous n’achetez jamais de fleurs ?

Non. Parfois, j’en prends dans le jardin pour en mettre dans la maison, mais c’est tout.

E.P: Vous n’avez pas acheté à votre femme ?

Très rarement.

E.P: Achetez-vous les fruits en fonction de leur apparence ?

Non, j’ai un pommier. Celle qui est piquée est généralement la meilleure pomme.

E.P: Lorsque vous faites vos courses, prenez-vous aussi celle qui est piquée ?

Les petites sont généralement celles qui ont le plus de saveur. De nombreux agriculteurs utilisent des produits 20 ou 30 fois par an pour faire pousser les fruits de manière excessive.

E.P: Vous avez critiqué le pouvoir réducteur de la politique agricole commune (PAC).

L’utilisation industrielle des terres pour les cultures et les animaux a détruit les paysages et limité et appauvri les cultures. Il y a peu d’espèces de plantes et elles poussent de manière industrielle. C’est stupide et dangereux. La bonne nouvelle, c’est que la résistance à l’industrialisation totale de la planète s’accroît. Il existe une demande publique croissante pour des produits sans pesticides. C’est effrayant pour le pouvoir.

E.P: Pourquoi le bio est-il si cher ?

Moins de pesticides signifie plus de main d’œuvre. Et aussi plus d’emplois, mais moins de revenus pour les propriétaires. Nous avons changé le schéma du désir. Nous dépensions de l’argent pour ce que nous mangions et nous le payions parce que c’était sain. Maintenant, nous payons pour le rendre… agréable ? Nous payons beaucoup moins cher pour la nourriture aujourd’hui qu’il y a dix ans. Il y a tellement de nourriture bon marché que la bonne nourriture semble chère. Ce n’est pas cher. C’est le prix réel à payer pour qu’on s’en occupe bien.

E.P: L’apparence et l’argent définissent-ils notre société ?

La société est superficielle et l’argent est horrible.

E.P: Vous n’en avez jamais manqué ?

Non, je ne sais pas comment l’utiliser. J’ai une maison et un jardin, ce qu’il me reste, je le donne à mes amis qui en ont besoin.

E.P: Vous aurez beaucoup d’amis.

Certains d’entre eux viennent vivre ici.

E.P: Vous avez également inventé le terme « jardin de la résistance ».

Je montre aux élèves un terrain et leur demande de décrire ce que nous pourrions faire, en tenant compte de l’immobilité : la nature du terrain, le climat, les voisins… Je leur demande de faire une liste des êtres vivants qui pourraient y vivre sans aide. Si vous faites cela, l’entretien n’est pas un coût. Même la consommation d’eau n’augmente pas. Il s’agit donc d’un jardin durable.

E.P: Un jardin peut-il être politique ?

Elle peut enseigner une autre façon de traiter la nature. Il peut défendre un espace de voisinage…

E.P: En 2007, vous avez quitté les ordres de l’État français.

Nous savions qui était Sarkozy. Nous connaissions sa pensée capitaliste et ultralibérale grâce à son travail au ministère des finances. Nous nous sommes demandés si le fait de faire des jardins pour quelqu’un qui a ces idéaux ne compensait pas ses actions.

E.P: Qu’est-ce que le jardin de la résistance ?

Tout. Le jardinier utilise ce qu’il pense durer. Même les plantes interdites comme les orties. La purée d’orties est un insecticide parfait. Il peut être fabriqué à domicile pour lutter contre les insectes et les prédateurs en renforçant la force de la plante elle-même.

E.P: Pourquoi est-elle interdite ?

Parce que c’est gratuit. L’argument est que c’est dangereux. Ce qui est dangereux, ce sont les pesticides. C’est pourquoi, lorsque j’ai fait mon jardin de résistance, j’ai décidé de désobéir et d’écraser des orties comme insecticide naturel.

E.P: Quoi d’autre est interdit et servirait le monde ?

Beaucoup de choses : il existe une façon archaïque de cultiver le maïs en le mélangeant avec des haricots et des plantes de la famille des courgettes. Ils sont plantés en zigzag. Ces trois cultures s’aident mutuellement et n’ont pas besoin de pesticides.

E.P: Comment l’avez-vous découvert ?

Au Mexique, au Nicaragua et au Guatemala. Je l’avais vu dans un film de la réalisatrice française Marie-Monique Robin.

E.P: Les jardiniers le savent : rien ne reste, tout change, pourquoi avons-nous tant de mal à l’accepter ?

Tout aurait plus de sens si nous comprenions que la seule constante dans la vie est le changement. C’est l’enseignement de la nature : la vision figée de la permanence est contraire à la vie. Je ne sais pas comment vous pouvez défendre quelque chose comme ça. Dans la nature, elle n’existe pas. Mais il est difficile d’obtenir une autonomie d’esprit. Il y a beaucoup de gens qui obéissent à la loi de l’argent et ne cherchent pas d’autres possibilités. Mais il y en a.

E.P: Comment avez-vous découvert que vous aimiez écrire ?

J’étais timide. Je n’ai parlé à personne, mais j’ai écrit un poème.

E.P: L’avez-vous lu à votre mère ?

Oui ! Et elle a aimé ça. Ensuite, j’ai continué à écrire et quand je suis devenu professeur, j’ai eu besoin d’organiser mes idées.

E.P: Vous avez même écrit un roman dystopique.

Les nuages contenant des poisons que nous, les humains, avons utilisés, s’évaporent et tombent sur nous.

E.P: Comment avez-vous trouvé cette idée ?

La première fois qu’ils ont essayé de faire pénétrer un produit nocif dans les nuages, c’était pendant la Seconde Guerre mondiale pour qu’il pleuve davantage. C’est ce qu’a fait Lamarck, qui est le véritable inventeur de la théorie de l’évolution.

E.P: Pas Darwin ?

Jean-Baptiste Lamarck a écrit 50 ans plus tôt. Et il a parlé de transformisme : pendant la vie d’un être humain, animal ou végétal, s’il y a une crise ou une lutte, il est transformé et il transmet ce message, sous la forme d’une transformation génétique, à ses enfants. Peu de gens le savent, car le darwinisme est parfait pour le modèle économique. Celui qui est un conquérant plus fort que les autres, passe. Celui qui ne l’est pas…, nous sommes laissés sans savoir ce qui lui arrive. La nature est une grande inconnue. Nous pensions le détruire, mais il va nous détruire. Dès que nous apprenons à la connaître, nous la protégeons immédiatement. Le plus important aujourd’hui est que les jeunes apprennent ce qu’est la nature afin qu’ils sachent où nous vivons réellement, et non dans un monde virtuel. »

Ce qui a été dit et écrit ici-même autour de Gilles Clément. Ainsi que sur le Versant animal & végétal.


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