Capture d’écran 2018-08-13 à 22.15.48Capture d’écran 2018-08-13 à 22.39.03« Mort de Fadwa Suleiman, icône de la révolution syrienne
20:50 17 août, Le Monde
Exilée en France, la comédienne s’est éteinte à Paris des suites d’un cancer.

Debout dans la foule manifestant à Homs contre Bachar al Assad, bravant les armes et les hommes de main du tyran de Damas, c’est l’image que le monde gardera de la comédienne syrienne Fadwa Suleiman, dont on a appris jeudi la mort à Paris des suites d’un cancer. Elle avait 45 ans. Devenue très vite une icône de la révolution syrienne, dans laquelle elle s’était engagée corps et âme dès les premiers jours, elle avait dû fuir la Syrie un an après le début du soulèvement pour des raisons de sécurité et s’était réfugiée en France où elle continuait, comme elle le pouvait, à combattre le régime syrien. «Le monde entier a laissé les mains libres à Bachar al-Assad, pas seulement la Russie et la Chine, il a poussé le peuple syrien à prendre les armes, exactement ce que voulait Assad, et voilà où nous en sommes… », nous avait-elle confié en juillet 2012, peu de temps après son arrivée en France.

A la tribune d’une conférence organisée à l’université d’Avignon, dont elle était l’invitée, elle avait harangué ce jour-là les chefs d’Etat d’une voix vibrante : «Messieurs les leaders du monde, bougez-vous un peu pour que le fou qui nous tient dans sa toile s’arrête ! Après seulement, vous aurez la solution !». Cette supplique apparaît poignante aujourd’hui quand on sait tous les renoncements qui ont suivi, notamment celui de Barack Obama en 2013, après que Bachar al-Assad a utilisé l’arme chimique contre sa propre population.
Fadwa Suleiman avait une beauté sombre à la Anna Magnani ou à la Ronit Elkabetz, elle brûlait de l’intérieur d’une rage illimitée contre «les dirigeants du monde entier» qui avaient «oublié les valeurs humaines et fait passer l’intérêt de leur Etat avant la vie du peuple syrien.» Elle n’aimait pas qu’on souligne qu’elle était de même confession que Bachar al-Assad, même s’il ne lui déplaisait pas d’avoir amélioré l’image désastreuse des Alaouites au sein de la population. Pour elle, le peuple syrien «valait bien mieux que d’être réduit à des sunnites et des Alaouites.»#

Alors qu’elle jouait des rôles glamour et sophistiqués dans des films ou des séries à succès avant la révolution, elle s’était transformée dès les premiers jours de combat, coupant ras ses cheveux, ce qui lui donnait l’allure d’une pasionaria, et consacrant son immense énergie à la seule mission de convaincre encore et encore les Occidentaux d’intervenir dans son pays pour mettre fin aux exactions du régime et sauver ce qui restait de son peuple. Elle s’est éteinte, c’est doublement cruel, avant d’avoir vu tomber Bachar al-Assad. »

Ainsi il y a tout juste un an, comme l’écrivait Le Monde, s’est éteinte la poétesse Fadwa Suleiman – relire ici cet autre portrait d’elle le matin de son décès… « Fadwa Suleiman, Syrienne de confession pacifiste« .

En 2011, les Syriens sont descendus dans la rue pour protester en faveur de la justice et la démocratie. Sept ans plus tard, et avec plus de 500 000 morts, l’attention des médias sur la Syrie a diminué. Avec les « apparences » de la « normalisation ». L’histoire personnelle de Fadwa Suleiman nous met au défi de ne pas oublier la révolution et ce qu’elle représente.

Bombardement chimiques, rétention des vivres pour affamer la population, jets de barils d’explosifs (encore des dizaines de civils tués ainsi ces derniers jours dans la province d’Idlib), avec mise en place d’une véritable bureaucratie de la mort, digne des pires campagnes d’extermination de l’histoire, si personne n’a vu tomber Bachar al-Assad, la barbarie du « boucher de Damas » sûr de son impunité et la terreur d’Etat que Fadwa dénonçait ne pourront s’effacer.

Et… « Même s’ils effacent tout, on ne doit pas les laisser effacer notre rêve » écrivait-elle.

Ce rêve fait face à une barbarie dont Bashar el-Assad et Daesh ne sont que les symptômes. Ainsi disait-elle « Cette sauvagerie qui est apparue en Syrie ne tient pas à Bachar ou à Daesh. Ce sont les cinq pays qui ont gagné la 2e guerre mondiale qui se partagent le monde aujourd’hui. Ils ont arrêté la révolution. Ils prétendent amener la démocratie mais aujourd’hui les masques tombent. Ils tentent d’effacer notre mémoire. On doit faire ensemble parce que nous sommes tous concernés. On doit partager cette responsabilité parce que nous sommes tous responsables de tout. » En mars 2012, les armes sont arrivées de toute part. « Le conflit religieux était instrumentalisé, on entrait dans la guerre. J’ai compris que c’était fini. J’ai obtenu l’asile politique en France et j’ai commencé à écrire, de la poésie. »

Ce rêve, elle l’a exprimé publiquement quelques semaines avant sa mort, lors du festival de poésie Voix Vives de Sète – voir la photo ci-contre et la vidéo ci-dessous, prises à cette occasion-, le voici:  » J’ai un rêve. J’ai l’espoir aussi qu’on arrive tous, que toute l’humanité arrive au même niveau de conscience pour qu’on puisse sortir de n’importe quel système qui nous fait esclave. »

Devant son auditoire venu l’écouter à ce festival, elle précisait:  » ils ont commencé à détruire cette révolution aussi car elle a menacé le capitalisme. Et c’est interdit. »

Lors de ses funérailles au cimetière de Montreuil (93), l’importante poète américaine Marilyn Hacker a eu ces mots:  » Elle s’était mise au service d’une Syrie ouverte, inclusive, une Syrie en paix. Elle s’était aussi mise au service de la poésie. Nous perdons en elle un très grand poète, et une lumière devant nous. Je vous demande de lire sa poésie attentivement. D’écouter sa voix à travers ses mots et ses pensées. De souhaiter comme elle la justice par la non-violence. Et je lui dis que nous n’allons jamais l’oublier. »

Hommage ici ce jour à Fadwa Suleiman: lectures à l’occasion de ses passages à Rennes.

Prise de son et mixage Radio Univers.

A écouter ici.

D.D

Photo ci-dessus: en janvier 2016, entourée d’élèves du Lycée professionnel La Champagne à Vitré (35), lors de sa tournée de rencontres poétiques en Bretagne initiée par la Maison de la Poésie de Rennes. A voir ici.

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ruCe qui a été dit et écrit ici-même autour de la Révolution de Jasmin en Tunisie, avec Abdelwahab Meddeb, de la poésie syrienne. Et de Marilyn Hacker.