Hommage rendu à Edgar Morin… à « L’heure des prédateurs ». N°1255
Écrit par admin sur 3 juin 2026
Ce n’est pas vraiment un hasard si, ici, l’on ne parlera pas du foot business version Qatar. Ni de la liesse populaire autour de sa victoire qui, puisque célébrée en grande pompe par la présidence de la République, pourrait être renvoyée aux « fondements mystiques et mythiques de l’apparence nationale « , comme l’avait dit Edgar Morin à l’issue de la première victoire de l’Equipe de France en 98. Pourtant, cette fois-ci, quand bien même l’argent inonde tout et se promène à travers le monde incognito, de quelle « nation » est-il question ? Serait-ce en prélude à la future victoire française à la Coupe du Monde, ou à celle bien réelle du … Qatar, à qui le nouveau maire de Paris incline plutôt à céder à la monarchie absolue du Prince héritier, Le Stade de France ? Va donc pour cette affaire de rond (en tout genre) et d’opium du peuple !
Mais le Résistant, philosophe, sociologue, le grand humaniste Edgar Morin, décédé récemment avant ce match, n’en parlera pas. Car ce mercredi, un hommage national lui a été rendu par Emmanuel Macron. A l’égard du dernier des grands qui nous semblait enchaîner les vies en restant intellectuellement intact, un penseur lucide au regard vif sur ce qui nous entoure, avec ironie et malice tel un jeune homme qui a vécu jusqu’à 104 ans.
« Que serions-nous devenus sans la Résistance ?, se demandait-il parfois. Nous aurions eu une carrière ? Grâce à la Résistance, nous avons eu une vie. » En Mai 68, il produira La Brèche, un essai écrit «à chaud» avec les philosophes Cornelius Castoriadis et Claude Lefort. Lesquels actaient le fait que la société française venait de changer de logiciel, ils y voyaient dans cette jeunesse des barricades l’évolution des mentalités, de la culture et le désir d’autonomie. Et de tout temps, il restera à la pointe du combat contre les colonisateurs, ces conquistadors de toutes espèces. Il fut l’une des rares voix courageuses pour la Palestine et contre le génocide à Gaza.
A travers le prisme de sa pensée complexe – lire ici – et de ce qu’il appelle l’« Ère planétaire », pour lui la colonisation n’est pas un simple chapitre du passé, mais l’acte de naissance violent et tragique, de notre mondialisation actuelle. Pour le pire ou le meilleur, ajoutait-il.
Attaché à relier les êtres et les savoirs, cet « indiscipliné » amène La Chronique d’ici-même à faire le parallèle opportun entre l’investissement record du groupe japonais SoftBank fléché vers les infrastructure de l’I.A – création de Datacenters de nouvelle génération, signé lundi par ce même président -, et ce que décrit Giuliano Da Empoli, auteur de « L’heure des prédateurs » qui illustre la bascule du pouvoir.
Livre-cri d’alarme dans lequel il décrit un monde post-démocratique où les véritables souverains ne sont plus les élus, mais les « seigneurs de la tech », maîtres des algorithmes, et les autocrates décomplexés, ces fameux prédateurs. Da Empoli compare les dirigeants politiques occidentaux aux empereurs aztèques face aux conquistadors espagnols.
« Aux cours des trois dernières décennies, les responsables politiques de démocraties occidentales se sont comportés, face aux conquistadors de la tech, exactement comme les Aztèques du XVIème siècle. Confrontés à la foudre et au tonnerre d’Internet, des réseaux sociaux et de l’I.A, ils se sont soumis, dans l’esprit qu’un peu de poussières de fée rejailliraient sur eux ».
Et voilà qui décidément n’arrange rien à l’affaire : « La politique n’est plus l’art de réunir les hommes autour d’un idéal commun, mais celui de cartographier leurs frustrations pour les renvoyer vers eux, démultipliées. Les nouveaux ingénieurs du chaos ne cherchent pas à convaincre la raison, ils s’adressent directement aux algorithmes de nos cerveaux, là où dorment la peur, la colère et le ressentiment. Celui qui parvient à instrumentaliser ces passions ne gagne pas seulement une élection : il redéfinit la réalité. »(Da Empoli -« L’heure des prédateurs » ).
Quand cet écrivain, conseiller politique italien et suisse, dresse un portrait de ces gens « au ton péremptoire, qui ne connaît ni le doute ni la nuance « , pour lesquels « l’intelligence artificielle ne présente pas le moindre risque et quiconque prétend ou envisage le contraire doit être plus ou moins demeuré mental « , c’est bien à propos de ce type de personnes que Edgar Morin adressait l’un de ces derniers jugements :
« Notre civilisation a quand même produit de l’intérieur, une forme de barbarie qui est anonyme, qui est glacée, qui est froide, qui est celle de la technoscience. Les intelligences artificielles sont devenues autonomes et sans le savoir, elles possèdent les humains. Les humains sont contrôlés sans qu’ils sachent qu’ils sont contrôlés par ces intelligences artificielles qui sont nées des ordinateurs et se sont développées. Les intelligences artificielles sont à l’intérieur de l’esprit de tous ces technocrates et experts qui sont persuadés d’être autonomes alors qu’ils agissent avec la logique des machines artificielles. Et je pense que c’est ça aujourd’hui un des graves problèmes et un des grands périls (…) On est condamné à la résistance, oui. « (entretien à France Culture, à écouter là.)
En hommage au grand Edgar Morin, nous mettons en re-lecture La Chronique d’ici-même de 2024 « La France est tissu de migration ». A relire ici.
D.D
Ce qui a été dit et écrit ici-même autour de l’I.A, et de Castoriadis. Ainsi que de la colonisation.