Capture d’écran 2018-06-20 à 12.53.27Après son entretien accordé récemment au journal athénien Babylonia que nous avons relayé ici, sur ce même thème de Mai 68 voici ce jour cet autre que Kristin Ross vient d’accorder à la revue en ligne chilienne El Porteño de Valparaiso. La journaliste Florencia Rovira Torres l’a titré: la France, à la recherche du mai perdu. Pour intituler cette chronique, nous en retenons quant à nous l’introduction de sa présentation “Que reste-t-il de ces beaux jours?” comme le chantait Charles Trenet.

Chronique qui, par conséquent, propose un retour sur ces événements de 68 puisqu’ils représentent  » le plus grand mouvement de masse de l’histoire moderne française et la grève la plus longue et la plus importante de l’histoire du mouvement ouvrier. »

Reprenant dans la présentation de cet entretien les propos de l’auteure de l’ouvrage « Mai 68 et ses vies ultérieures«, la journaliste rappelle que « cette insurrection, dont la demande était celle d’une profonde égalité, pas la liberté (comme cela fut dit dans les années quatre-vingt), s’est articulée contre l’impérialisme, le capitalisme et l’autoritarisme de Charles de Gaulle à la fois. Elle s’est répandue sur le territoire français, avec différents bastions de résistance, et elle a impliqué à la fois jeunes et vieux, étudiants et travailleurs (de tous les secteurs), agriculteurs, artistes … Dans son livre « Mai 68 et ses vies ultérieures«, Ross démontre comment l’histoire officielle du Mai français a été forgée peu à peu jusqu’à ce qu’elle soit totalement dépouillée de ses dimensions politiques. A peine arrivée à New York d’une visite en France, elle a parlé à Gap sur la façon dont la grève générale, qui portait sur 9 millions de grévistes, qui a duré six semaines et a paralysé le pays, a disparu de l’histoire officielle. Sur les histoires qui ont survécu en mai et celles qui sont tombées dans l’oubli. Une mémoire sélective qui n’a rien d’innocent. »

D’où l’utilité, cela va de soi, de reprendre dans son intégralité cet entretien publié il y a quelques heures, comme contrepoint rigoureux (contrepoint, comme cela se dit en musique) à cette « mémoire sélective » si confortable en ces temps-ci.

Traduction Radio Univers.

D.D

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Dans votre livre, vous soulignez que l’un des moyens de circonscrire l’importance de Mai 68 a été d’en limiter le temps, en réduisant à un seul mois 15-20 ans de radicalisme politique, d’où découle l’analyse habituelle que le mai français a soudainement émergé, « comme un tonnerre dans un ciel calme …

J’ai vu un lien direct entre la guerre d’Algérie, qui a pris fin en 1962, et ce qui est arrivé quelques années plus tard, quand le pays était entré en éruption. Cependant, beaucoup de Français avec qui j’ai parlé quand j’ai commencé le projet d’écriture de livre m’ont dit: « Non, ce n’était pas le cas. La guerre a pris fin et tout est revenu à la normale. Puis, soudain, il y a eu une éruption d’activité politique à la fin de la décennie.  » Ensuite, j’ai pensé que ça devait être un problème d’histoire. Mon origine académique est dans la littérature et j’ai toujours été très intéressée par la façon dont les histoires commencent et se terminent. J’ai réalisé que pour montrer comment au moins une partie de ceux qui ont fait mai 68 se politise juste après le mouvement anticolonial au début de la décennie, il fallait commencer par le premier mouvement de masse des années 1960, celui mené par les Algériens en 1961, le 17 octobre (quand la police a transformé en massacre une marche massive et pacifique de familles algériennes à Paris, en renversant les cadavres et les corps vivants d’algériens estropiés dans la Seine). J’ai donc commencé mon histoire, pas avec les étudiants qui lançaient des pierres à l’immeuble American Express à Paris – ce qui est une autre façon de commencer – mais avec les Algériens. Les luttes contre les puissances coloniales comme la France, à la fin des années cinquante et au début des années soixante ont inspiré et politisé les Français eux-mêmes.

Capture d’écran 2018-06-19 à 11.25.57Votre livre décrit comment le mécanisme de «désidentification» a joué un rôle central dans la politisation de la jeunesse bourgeoise française. Et aussi la façon dont la figure de l’Autre – l’Algérien, le Vietnamien puis le travailleur – a servi à construire une subjectivité politique commune dans les années 1960 en France. Pourriez-vous expliquer comment cela a fonctionné?

Les Vietnamiens – dans leur guerre contre les États-Unis, qui représentait une relation entre David et Goliath – les Algériens dans leur lutte anti-coloniale et ensuite les travailleurs représentaient trois figures de force et d’agence politique. Je me souviens toujours de ce qu’Henri Lefebvre disait à propos de Mai 68: ce qui s’est passé en France c’est parce que la station de métro, où les étudiants de l’Université de Nanterre descendaient, les a forcé à traverser les bidonvilles des immigrés algériens pour rejoindre leurs salles de classes. Cette proximité vécue, la marche quotidienne entre deux mondes différents – d’un côté, un campus universitaire fonctionnaliste et récemment construit et, de l’autre, les implantations d’immigrants -, ont abouti à ce que les étudiants s’organisent dans ces quartiers et les Algériens aillent travailler à l’université. Ce type de rencontres éphémères entre personnes ayant des identités et des expériences très différentes et tous les sentiments que cela comporte: désirs, empathie, incertitudes et déceptions font partie de ces rencontres. Tout cela est au centre de la subjectivivité politique qui a émergé en 68. C’était le laboratoire d’une nouvelle conscience politique qui impliquait le déplacement, en dehors du rôle que l’on remplit. C’est exactement ce qui s’est passé avec les étudiants quand ils ont commencé à s’organiser contre la guerre du Vietnam, par exemple, dans le «logement des travailleurs» dans les banlieues.

Il souligne ce déplacement comme un aspect fondamental des pratiques organisationnelles de Mai 68. Il souligne également que le maoïsme a inspiré les moyens d’organiser …

Une chose qui m’intéresse maintenant, mais dans laquelle je n’ai pas trop réfléchi quand j’ai écrit le livre, c’est qu’au sein des idées associées au maoïsme qui intéressaient les militants français à cette époque, on mettait l’accent sur la paysannerie. L’idée d’aller dans les zones rurales, d’échanger avec des gens qui vivaient à la campagne et qui ont entraîné des déplacements plus importants dans les années 1970 en France, comme le soutien aux paysans éleveurs de moutons du Larzac qui défendaient leur terre contre l’expropriation par les forces armées qui ont voulu le transformer en camp d’entraînement.

Je dirais que ce qui reste aujourd’hui en France de ce qu’avec d’autres chercheurs j’appelle «les années soixante», est un mouvement comme celui du Larzac. Ou les mouvements territoriaux qui sont très visibles en France aujourd’hui, comme la ZAD de Notre-Dame-des-Landes (où les mobilisations contre la construction d’un aéroport se sont prolongées).

En ces temps-ci, la gauche discute largement de la politique en termes d’identité et parfois les catégories (qui fixent ces identités) sont beaucoup plus hermétiques que dans les années soixante quand il était possible de générer une large solidarité à travers ce mécanisme de désidentification. Il est possible qu’une réaffirmation actuelle des identités soit une réaction contre la non-reconnaissance des différents types d’oppression (ethnique ou de genre, par exemple), une étape dans un processus dialectique, mais quelles possibilités existent aujourd’hui pour surmonter les catégories à trouver? Causes communes?

La subjectivité politique que j’associe à 68 a à voir avec ce mouvement de désidentification de sa propre situation, et je crois que ce que vous décrivez maintenant est une sorte de sécurisation des identités. Je pense que c’est le cas et je comprends ce qu’il dit de la dialectique des identités. Si nous parlons du cas français, nous pouvons voir que l’idée du républicanisme français a empêché les Français de reconnaître véritablement leur passé colonial. En ce sens, oui, la catégorie de race n’a pas été reconnue. Mais ce qui m’intéresse le plus aujourd’hui, ce sont les expériences qui émergent dans les nouvelles luttes territoriales, comme la ZAD de Notre-Dame-des-Landes qui réunit justement des gens de groupes très différents: paysans anciens, enfants des rues, les représentants politiques, les squatters, les naturalistes (qui ne sont même pas favorables à l’agriculture), les jeunes paysans radicaux.

Ces types de groupes ont persisté et ont réussi à créer une solidarité dans la diversité, dans laquelle différentes identités n’ont pas entravé l’action collective. Dans ce cas, c’était pour défendre un territoire contre l’Etat. Ce sont des forces qui préservent leur autonomie, mais parviennent à s’associer. Ils se battent pour une cause commune, pas nécessairement pour résoudre leurs différends, et ont réussi à le faire pendant de longues périodes. L’identité est parfois vue comme un obstacle et parfois il est nécessaire de la faire exploser. Mais ce qui m’intéresse, ce sont ces moments où un jeune garçon de la rue plante des pommes de terre avec un paysan ou un paysan descend de son tracteur pour construire une barricade. Le 68 était plein de ces exemples. Les gens ont cessé d’agir selon leur fonction: les étudiants n’ont pas étudié, les agriculteurs n’ont pas cultivé la terre et les ouvriers n’ont pas travaillé.

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Vous écrivez que la véritable menace pour le gouvernement et la bourgeoisie au mois de mai 68 était précisément que le peuple ne remplissait pas les fonctions exigées par le capitalisme, pas les barricades elles-mêmes. Et qu’ils s’organisaient de manière nouvelle en dehors et contre les institutions établies – comme la Confédération Générale des Travailleurs Communistes (Cgt) ou le Parti Communiste Français – qui ne servaient plus à domestiquer le mécontentement social …

Oui, je pense que le gouvernement était extrêmement inquiet parce que c’était le plus grand mouvement de masse de l’histoire moderne française et la grève la plus longue et la plus importante de l’histoire du mouvement ouvrier. Autrement dit, c’était un énorme phénomène qu’aucun gouvernement ne pouvait ignorer. Ce qui est frappant, c’est que dans les années suivantes, le 68 a été transformé en une histoire, par exemple, sur les hommes qui ne pouvaient pas entrer dans les résidences étudiantes des filles.

Une version diluée de Mai 68 est devenue dominante et les gens ont commencé à penser « en réalité rien ne s’est passé, rien qui puisse mettre en danger l’Etat ». Mais ce n’était pas le cas. En fait, de Gaulle se rendit en Allemagne pour rencontrer le commandant en chef des forces françaises en Allemagne au cas où il devrait reprendre le pouvoir par la force.

Mais mon livre porte plus sur l’ensemble des stéréotypes ou des tropes à travers lequel les gens se souviennent de ce qui s’est passé. Sur ce qui est oublié et sur ce dont on se souvient à nouveau. Je dirais que, malgré toutes les commémorations, les colloques, les éditions spéciales des magazines, en France aujourd’hui ce n’est pas très réminiscent de 68. Personne ne s’en soucie vraiment. La seule chose visible est la lutte au Larzac, et seulement parce que l’Etat français est entré dans Notre-Dame-des-Landes il y a trois mois avec des chars et d’autres instruments de guerre, dans la plus grande action militaire et policière depuis 1968.
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Alors que ce sont les étudiants qui, avec leurs manifestations contre la guerre du Vietnam, ont organisé le début de la révolte, la répression dont ils ont souffert a mobilisé le reste des couches populaires en créant un mouvement très divers. Kristin Ross, recueille dans son livre la riche histoire des expériences, des pratiques d’organisation populaire qui se sont déroulées pendant le Mai français et qui révèlent la collaboration intime, par exemple, entre étudiants et ouvriers, l’union entre la critique intellectuelle et la lutte ouvrière. Ainsi, sur le campus universitaire de Censier, à Paris, à quelques rues de La Sorbonne, le Comité d’Action (unité de base autonome de militantisme qui s’est multiplié de manière exponentielle dans tout le pays, inspiré par l’expérience des Comités de base) a mis l’accent sur le renforcement des liens entre les travailleurs et les étudiants. Cette fois, les travailleurs se sont rendus dans les locaux de l’université de Censier, qui ont fini par devenir un centre de coordination de la grève générale, où ils ont discuté, des tracts ont été imprimés, et ainsi de suite.
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Vous analysez comment les stéréotypes qui dominent l’histoire du mai français sont basés sur des séparations conceptuelles faites a posteriori. Par exemple, on parle d’un mouvement étudiant qui aurait été séparé des mobilisations ouvrières; d’une révolution culturelle séparée de la contestation politique. Du dur militant, ascétique (plus tard ridiculisé comme un masochiste), d’une part, et l’idée d’un hédonisme généralisé, d’autre part. Pourquoi ces séparations se produisent-elles?

Je pense qu’on pourrait parler du discours révisionniste qui a émergé dans les années quatre-vingt en termes d’américanisation de la mémoire du Mai français. Tous les clichés qui existaient aux États-Unis dans les années 1960, par exemple, le point de vue de Richard Nixon, ont déménagé en France en mai pour faire partie de sa mémoire, ce qui est alarmant parce que Mai 68 a ses propres particularités, telles que l’union entre la critique intellectuelle de l’ordre établi et la lutte ouvrière. Cela ne s’est pas produit aux États-Unis, où les travailleurs ont surtout soutenu la guerre au Vietnam.

Il y avait deux stratégies narratives qui, ensemble, ont généré des clichés omniprésents. D’une part, la personnalisation des histoires des leaders étudiants et, d’autre part, un discours généralisateur qui a inventé des catégories très larges telles que, par exemple, «la jeunesse rebelle».

Les anciens leaders étudiants qui se sont forgés une carrière fantastique dans les médias, ont joué un rôle très important dans cette histoire, se positionnant comme les seuls interprètes du mouvement. Et les médias répètent les mêmes versions depuis des années. Heureusement, la plupart de ces figures ont disparu, à l’exception de Daniel Cohn-Bendit qui passe encore dans les médias.

Quand j’ai écrit mon livre, en 1990, j’ai fait une prédiction. J’ai dit que le jour viendrait où Bernard Lambert serait reconnu comme quelqu’un de plus important pour l’histoire de ’68 que Daniel Cohn-Bendit. Et ce jour est arrivé, parce que Bernard Lambert (militant agricole, catholique et maoïste) – voir ici et -, qui était un paysan autodidacte de l’ouest de la France, de Nantes, a écrit un livre exigeant le vrai pouvoir régional et la décolonisation des provinces. J’ai aussi prédit que nous reconnaîtrions que ce qui s’est passé à Nantes en 1968 était plus important que ce qui s’est passé dans les rues de Paris.

Dans quel sens ?

Parce que c’était seulement à Nantes que la réunion dont nous parlions comprenait aussi un troisième groupe: les paysans. En mai et juin 1968, un gouvernement municipal alternatif, une commune insurrectionnelle, opère à Nantes et ses environs. Ils l’ont appelé La Commune de Nantes. C’était un syndicat tripartite de paysans chargé de fournir de la nourriture et du lait aux ouvriers en grève et aux étudiants occupants.

C’est seulement à partir du mouvement de la ZAD actuel que nous pouvons conclure que les années soixante étaient aussi un moment où les gens ont commencé à identifier que la tension entre la logique du développement et la base écologique de la vie était devenue la principale contradiction dans leurs vies. Parallèlement à la lutte au Larzac, qui a duré dix ans, à la périphérie de Tokyo un combat identique a eu lieu. Les paysans ont protesté contre l’expropriation de leurs terres pour construire l’aéroport de Narita.

Vous écrivez sur la réinterprétation qui a été faite dans les années quatre-vingt, selon laquelle les révoltes de mai auraient jeté les bases de la société et de l’idéal individualiste des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. Pourquoi cette réinterprétation se produit-elle?

Il y a beaucoup d’œuvres d’historiens, de politologues, qui ont pleinement adopté l’idée que le capitalisme moderne représente aujourd’hui ce que les 68 ont engendré. Autrement dit, au lieu de dire que le capitalisme actuel est la trahison de 68, ils soutiennent que c’est le 68 qui a posé ses fondements. C’est une prédication néolibérale très tordue qui a émergé pour la première fois dans les années quatre-vingt, quand elle a commencé à parler de 68 comme proto-capitaliste ou comme faisant partie de l’éthique entrepreneuriale. Transformer la plus grande grève générale de l’histoire française en son contraire a nécessité un effort laborieux, qui s’est développé de la fin des années soixante-dix aux années quatre-vingt-dix. Les gauchistes repentis devenus officiels de la mémoire, certifiés par les médias, ont joué un rôle important. Ils étaient désireux de légitimer leurs propres trajectoires et de généraliser leur expérience personnelle, tandis que beaucoup de personnes différentes qui avaient participé au mouvement n’avaient aucun accès aux médias et leurs histoires n’étaient pas collectées.

Votre livre soutient que le roman policier était un genre largement utilisé pour sauver les histoires perdues du Français de mai. Parce que?

Beaucoup se sont tournés vers le genre policier pour raconter l’histoire de ce qu’ils considéraient comme un crime. Le crime était que leurs expériences avaient été déformées dans la mémoire officielle de 68. Ils ont transformé leurs expériences en une intrigue mystérieuse, un complot très intéressant. En France, cela a été réalisé avec beaucoup de succès parce que le genre mystérieux français est très préoccupé par l’histoire, par exemple, dans la façon dont les aspects oubliés ou refoulés de la situation coloniale en Algérie, pour citer un cas, se faufile dans le présent comme un crime non résolu.

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ruCe qui a été dit et écrit ici-même autour de Kristin Ross. (ci-dessous la vidéo de sa conférence à Athènes), et de la ZAD NDDL. Et de Jacques Sauvageot.