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Jean Ziegler, « un enfant qui meurt de faim est un enfant assassiné ».

Écrit par sur 4 juin 2021

La faim est un massacre quotidien »

Jean Ziegler, premier rapporteur de l’ONU pour le droit à l’alimentation. Entretien accordé à L’Humanité dimanche du 30 mai.

Infatigable combattant contre l’ « ordre cannibal du monde », Jean Ziegler, premier rapporteur de l’ONU pour le droit à l’alimentation, continue à pointer les trois facteurs « facilement identifiables » de cette « conspiration contre les pauvres » : la spéculation sur les prix des aliments de base, le poids de la dette et le dumping agricole.

Nous l’avions rencontré en 2013 aux Champs Libres à Rennes à l’occasion de sa conférence « Géopolitique de la faim « .

Entretien à écouter ici.

 

Une crise alimentaire qui, à l’heure de la pandémie, s’aggrave sans prise de conscience des conséquences humaines dévastatrices. Il s’en explique dans un entretien accordé à l’hebdomadaire L’Humanité Dimanche du 31 mai, à lire ci-dessous. 

« L’Humanité: L’insécurité alimentaire aigüe atteint son niveau le plus élevé en cinq ans, selon le Rapport mondial sur les crises alimentaires. Comment réagissez-vous à ce constat ?
Jean Ziegler: Rien de surprenant à tout ça, que ce soit pour la situation présente ou pour le proche avenir. Le massacre quotidien de la faim demeure le scandale absolu de notre temps. Selon l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), un enfant en dessous de 10 ans meurt de faim ou de ses conséquences immédiates toutes les cinq secondes. L’organisation onusienne dresse un bilan épouvantable: 17 000 enfants de cet âge périssent chaque jour de faim, près d’un milliard d’êtres humains sont en permanence gravement sous-alimentés. Le même rapport qui livre annuellement ces chiffres terribles affirme que l’agriculture mondiale, dans l’étape actuelle de son développement, pourrait nourrir normalement 12 milliards d’êtres humains, c’est-à-dire fournir à chacun d’eux les 2 290 calories/jour indispensables. Ceci à condition que la distribution de la nourriture obéisse à des critères normatifs de justice et d’équité, qu’elle ne soit pas dépendante du seul pouvoir d’achat. Un enfant qui meurt de faim est un enfant assassiné. Cela dit, la faim augmente effectivement à nouveau depuis trois ans et, avec la pandémie, les cours des choses est absolument catastrophique. Le Covid a jeté dans l’abime de la sous-alimentation grave et permanente 136 millions de personnes de plus.

L’H: Quels sont les facteurs qui entretiennent cette situation, qui vont à contre-courant des dispositifs de lutte contre la fin dans le monde ?
J.Z: Il n’y a pas de fatalité. Les causes sont facilement identifiables, de même que les mesures à prendre dans l’immédiat. A commencer par la spéculation boursière sur les aliments de base, le maïs, le riz et le blé, qui couvrent 75% de la consommation mondiale. Les opérations spéculatives poussent sans cesse le prix à la hausse et procurent des profits astronomiques aux multinationales et aux grandes banques. Ce phénomène constitue une véritable conspiration contre le sort des pauvres à travers le monde. Dans tous les bidonvilles du monde, les mères ne parviennent plus à nourrir au quotidien leurs enfants, tant leurs ressources sont laminées. Il est plus que jamais urgent d’interdire ces jeux financiers autour des produits agricoles indispensables à la survie des plus démunis.

Deuxième facteur déterminant: le poids de la dette dans les pays pauvres. Ceux-ci sont asphyxiés, le investissements dans l’agriculture leur sont impossibles. Faute d’équipement, d’irrigation suffisante, d’engrais, la production par hectare au sahel, par exemple, est dix fois moins importante qu’en Bretagne ou ailleurs. Ce que le Mali gagne avec l’exportation d’un peu de coton, ou le Sénégal avec de l’arachide, va immédiatement dans le service de la dette auprès des grandes banques, essentiellement occidentales. C’est un cercle vicieux infernal. Il faut absolument lever ce verrou de la dette, oser tirer un trait. C’est parfaitement possible et dans l’immédiat.

Troisième cause, tout aussi décisive: le dumping agricole. Les surplus des pays de l’union européenne sont déversés sur les marchés africains à de prix totalement imbattables. Autrement dit, ils ruinent complètement la faible production agricole autochtone. Les producteurs locaux sont écrasés. Il faut stopper cette pratique commerciale dévastatrice qui sape tous leurs efforts.
Comment ne pas évoquer enfin les ventes de terres. L’année dernière, 41 millions d’hectares de terres agricoles africaines sont passés entre les mains de holdings financiers. Ceux-ci chassent ensuite les paysans de leurs villages et produisent des légumes ou des fleurs, les roses du Kénya par exemple, exportées en Europe, en Amérique, en Arabie saoudite, etc. Je peux continuer à énumérer ces facteurs, propres au système capitaliste, qui provoquent et entretiennent la faim dont souffrent tans d’êtres humains. Ce qui fait défaut, c’est, fondamentalement, la volonté politique d’en finir, de mettre un terme aux conséquences tragiques d’un tel système.

L’H: Pensez-vous que la pandémie qui aggrave la crise alimentaire va provoquer une prise de conscience au niveau international ?
J.Z: Pour l’instant, aucun signe ne témoigne d’une évolution dans ce sens. La dette extérieure des pays pauvres, par exemple, est toujours intouchable. Les banques créancières et le FMI ne renoncent pas à un seul centime. Le Covid a pourtant aggravé la crise alimentaire, la production a complètement chuté, les transports sont pratiquement interrompus et la force de travail s’est réduite. En finir avec la faim constitue la deuxième des dix-sept exigences de l’agenda du développement durable de l’ONU à l’horizon 2030. Antonio Guterres a raison de se référer à cette exigence, mais toute l’évolution actuelle va dans le sens contraire, et je ne vois pas du tout comment l’humanité pourrait accéder à la sécurité alimentaire dans les huit à neuf ans qui restent.
Les Nations unies distinguent deux types de faim: la faim structurelle, liée au développement insuffisant des forces de production d’un pays, et la faim conjoncturelle, quand une économie s’effondre totalement, en raison d’une guerre, de la sécheresse, d’une épidémie… et c’est alors la famine. La faim ainsi qualifiée augmente actuellement puisque les conflits et les guerres se multiplient. Ces situations dramatiques – faim structurelle et faim conjoncturelle – sont cumulatives. On est aujourd’hui dans ce double cas de figure. C’est la première fois depuis fort longtemps. »


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